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vendredi 28 juin 2013

Et j'ai arraché mes yeux du coeur de la statue


 
 Elle était à l'arrêt de bus tout à l'heure.
J'étais arrêtée aux feux, dans ces moments où quelques minutes d'attente nous semblent interminables, comme si l'on était soumis à un planning de ministre.
Ce qui n'est pas mon cas aujourd'hui.
A la radio un truc imbuvable passait, et j'avais renoncé à zapper, pour tomber sur un autre truc imbuvable, que j'écoutais à peine de toute façon.
Le temps maussade n'avait pas découragé les gens, qui déambulaient dans les rues, et à la faveur de ces quelques minutes à l'abri dans ma voiture, j'ai observé leurs visages, imaginé leurs mots.
C'est un petit jeu que l'on fait tous je crois, observer les gens aux terrasses des cafés et les passants, qui observent les gens à l'arrêt dans leur voiture...
Sans doute se demandent-ils où l'on va, alors que l'on se demande qui ils attendent, qui ils rejoignent, qui ils espèrent peut-être, à quoi ils pensent.
Elle était à l'arrêt de bus.
Et de toutes ces personnes, au milieu de tout ce chaos, elle était comme une image arrêtée au milieu d'un film accéléré. Un silence dans le vacarme.
Sa silhouette ramassée aimantait mon regard, comme le font si souvent les personnes âgées, qui me semblent recéler de mots qui ne seront plus dits, de trésors autrefois convoités.
Entourée de jeunes qui s'agitaient, incapables d'immobilité, elle était l'immobilisme. Un chêne à peine effleuré par la tempête qui souffle, un livre qui sent la bibliothèque et les pages racornies au milieu des mp3, un anachronisme attendant le bus.
Elle a été jeune, et ils seront comme elle. Quelques secondes et j'essayais d'entrevoir la jeune femme qu'elle avait été, la personne à l'intérieur de ce carcan rouillé.
Je pensais alors à ses jambes qui la trahissent, qui ont dû faire se retourner les hommes, à ses mains déformées qui ont dû caresser des corps aimés, au fruit tendre qu'a dû être sa bouche fripée, brulant autrefois les lèvres d'un amant.
Au milieu de la foule, j'ai vu cette vieille dame au regard perdu, et je m'y suis perdue aussi, l'espace d'un instant. Assaillie d'une tendresse soudaine, j'ai vu l'aujourd'hui et l'hier sur ce banc, le visible et l’invisible.
Elle était à l'arrêt de bus et c'était presque une statue, comme il en est de si belles que l'on regarde à peine tant elles font partie du décor. Mais si l'on s'approche, si l'on s'approche tout près, je suis sûre que l'on peut entendre battre leur cœur au rythme d'un amour lointain, au son d'une jeunesse perdue.
Le feu est passé au vert, et j’ai arraché mes yeux du cœur de la  statue.
 

mardi 25 juin 2013

Ma maison n'est pas celle que l'on croit


Il est des personnes, que l’on dit « lunaires ». Vous en croisez sans doute, peut-être au quotidien.


Elles se prennent un lampadaire dans la tête, vont au travail avec deux chaussures différentes, ont des mots écrits plein la paume des mains, portent parfois leurs vêtements à l’envers, et semblent être ailleurs la plupart du temps.

Ne soyez pas trop durs avec elles, elles ne sont pas d’ici.

Elles habitent un ailleurs que vous avez connu il y a longtemps, avant d’y renoncer, sans vous en rendre compte, comme s’efface lentement mais irrémédiablement le plus ancien de nos souvenirs.

Elles ont pris un chemin de traverse, elles aussi sans s’en rendre compte, pour éviter l’irrémédiable avec lequel  vous composez chaque jour.

C’est une sortie de secours, une porte dérobée au-delà de laquelle la vie est différente, qu’elles empruntent aussi facilement que vous montez dans l’ascenseur.

Bien-sûr  au risque d’être mal jugées. Irresponsables, distantes, froides, timides, inintéressantes, transparentes. Au risque de ne plus savoir composer avec vous parfois, et avec le monde d’en bas.

Mais quelle importance. Ce chemin de traverse n’est pas visible de tout un chacun et c'est tant mieux. Je n’aimerais pas que tout le monde y accède, c’est là que j’habite.

Ma maison n’est pas celle que l’on croit.