Il s’est éloigné, le sourire aux lèvres, le cartable
surdimensionné et rempli à craquer l'emportant presque en arrière, un signe de
la main.
"Je t'aime maman".
Le soleil capricieux illuminait déjà ses cheveux
blonds, donnant à ce début de journée un avant goût de vacances. Avec sa copine
ils ont franchi ensemble la porte de l'école, déjà pris dans leur gaie
discussion, le cœur léger, insouciants comme doivent l'être les enfants.
Mon cœur à moi, mon cœur éternellement inquiet depuis
le jour de sa naissance, mon cœur de maman, s'est rasséréné en le voyant
marcher ainsi accompagné. "Il n'est pas seul".
On redoute certainement pour ses enfants ce qui nous
fait le plus souffrir soi-même.
Quelle étrange chose que d'être mère. Ce petit garçon
qui me fait gonfler le cœur alors qu'il s'éloigne, les joues constellées de
tâches de rousseur, je me souviens sans effort de son visage au premier jour de
sa vie.
Et du tsunami d'émotions qui ont accompagné ce moment.
Alors qu'il rampait sur mon ventre pour trouver de
quoi calmer sa faim et se procurer un plaisir immédiat, j'ai nettement entendu
se verrouiller le deuxième cadenas qui allait enclaver cette vie à la mienne,
jusqu'à mon dernier souffle.
Il disait, comme s'il lançait un anathème, que mon
bonheur serait désormais dépendant de celui de ce petit être.
Il scellait pour toujours la porte de mon cœur, geôle invulnérable
où l’attendait déjà son frère.
L'étrange sensation de savoir qu'à cet instant,
j'étais tout pour lui, et qu'il était tout pour moi.
Et dans ce vertige d'infini, où je le contemplais
respirer ses premières bouffées d'air, épuisée par le travail et si fière d'y
être arrivée, seule, je me souviens d'avoir pris excessivement conscience du
commencement de sa vie, et d'avoir brièvement réalisé qu'elle aurait une fin.
Un raccourci sans doute pas des plus approprié en ces
circonstances, je me demandais si j'étais la seule à avoir cette pensée en
donnant la vie, ou si j'étais définitivement dérangée.
Puis j'ai confié pour la première fois mon enfant aux
bras d'une autre femme, l'emmenant au bout du monde, dans la salle d'à côté.
Ce ne serait hélas pas la dernière fois, et la vie
m'apprendrait plus tard la douleur incommensurable de le voir dans les bras de
la femme qui prendrait une semaine sur deux ma place dans son quotidien.
Comme elle m'apprendrait à cicatriser, à pardonner, à
accepter l'amour qu'elle lui porte, à grandir.
Il s'est éloigné, le sourire aux lèvres, le cœur
léger, et le cadenas a grincé.
"Je t'aime maman".
« Je t’aime aussi, à dans trois semaines mon
amour ».